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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 19:26

"La chevauchée nocturne". Ces trois mots prononcés à la fin de True grit pourraient résumer à eux seuls le dernier film des frères Coen, renvoyant à une scène du métrage qui constitue à la fois un véritable pic d'émotion à vous vriller le coeur et le point du récit vers lequel tous les éléments convergent pour donner son sens à une oeuvre rare, désenchantée, qui installe définitivement les frères Coen parmi les plus grands metteurs en scène de l'histoire du cinéma, s'il était encore besoin de le prouver.

 

Investissant le western, genre cinématographique par excellence ayant notamment servi de vecteur à la peinture des grands mythes fondateurs de l'Amérique (la frontière, l'argent, les fausses légendes, la violence fondatrice, entre autres), Joel et Ethan Coen livrent un film à la beauté plastique renversante et développent un récit de violence et de mort à travers le périple d'une jeune fille cherchant à venger la mort de son père en s'attachant les services d'un marshal et d'un Texas Ranger. L'héroïne perdra petit à petit son innocence pour finalement abandonner son enfance lors d'une séquence mémorable située en fin de métrage.

 

 

 

Cette scène, cette "chevauchée nocturne", constitue l'un des plus beaux moments de cinéma des dix dernières années. Le marshal incarné par l'incroyable Jeff Bridges y transportera à dos de cheval puis à bout de bras la jeune fille blessée, dans une séquence bouleversante au cours de laquelle l'héroïne verra vraisemblablement pour la dernière fois de sa vie la beauté du monde avec la poésie de l'enfance. Les images du chef opérateur Roger Deakins, la musique de Carter Burwell et le lyrisme de la mise en scène des frères Coen débouchent sur un véritable miracle, un instant de cinéma précieux, hors du temps, en apesanteur, lourd de poésie et de sens, que je ne suis pas prêt d'oublier. Sonnant l'hallali de l'enfance de la jeune fille, faisant résonner le glas de son innocence, cette chevauchée marque de surcroît l'attachement filial que le marshal aura secrètement développé avec elle, et crée finalement une émotion impossible à contenir. 

 

 

 

Débutant par un somptueux plan nocturne sous la neige, filmé en lent travelling avant, le film s'ouvrira sur un cadavre abandonné, isolé, ignoré, signifiant la terrible crudité de la violence environnante. Cette solitude annoncée d'emblée sera celle de l'héroïne, du marshal, du Texas Ranger, et finalement de tous les protagonistes de l'histoire, se liant pour se délier, refusant de s'attacher pour ne pas souffrir (la jeune Mattie Ross ne reverra plus jamais le marshal Cogburn, père de substitution), errants fantômatiques dans un monde en proie à la violence et à la mort. La dernière image verra d'ailleurs le personnage de Mattie, âgé, avancer tel un fantôme pour lentement disparaître à l'horizon.

 

Par ailleurs, la violence surgira en permanence de manière soudaine dans le film, en de véritables explosions brisant le cours de la scène, à l'image de la fusillade à l'intérieur de la cabane. Cette approche de la violence chez les frères Coen se retrouve de film en film. Citons pour mémoire la scène du broyeur dans Fargo, les fusillades de Miller's crossing ou la scène finale de Blood simple. Le monde des frères Coen est désenchanté, violent, parcouru de beauté et de poésie, mais voué à la mort. Une mort en suspens, une mort en attente de se déclencher au détour d'une scène, sans avoir pris le temps de s'annoncer. Un désenchantement qui prenait déjà un ancrage prégnant dans No country for old men, et qui trouve en True grit un prolongement terrible en cela qu'il affecte l'enfance et s'attache à détruire la beauté dans un pourrissement permanent que seule la démarche personnelle pourrait permettre d'éradiquer temporairement.

 

 

La filmographie des frères Coen trouve donc en True grit un aboutissement thématique grandiose, sublimé par une mise en scène d'exception, jamais ostentatoire mais au contraire toujours dédiée à son histoire dans une économie d'effets de manches remarquable, cette dernière parvenant à créer une immersion totale par le biais d'une réalisation posée mais d'une vertigineuse maîtrise. Film de morts en sursis, film de fantômes, oeuvre dont le désenchantement n'a d'égale que la profonde poésie qui l'imprègne, True grit est le chef d'oeuvre de ce début d'année, incontestablement.

 

 

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Published by Hattori Hanzo - dans Les films
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commentaires

Ambiorix 03/03/2015 16:25

La scène de la chevauchée finale est une une scène qui reste gravée dans les mémoires. Meilleure scène des 10 dernières années, franchement je ne sais pas ... Peut-être plus, en fait je n'ai pas de souvenir d'une scène ou la poésie se même à la force avec autant d'habileté. Le ciel étoilé qui tournoie, Jeff Bridge qui donne tout ce qu'un homme a à donner, la fille qui redevient une enfant fragile, une âme à sauver. Le film apparait tout d'un coup comme le support d'une parabole de dimension biblique. Et devient quelque chose comme une histoire de rédemption. Lorsque un cinéaste a tourné un truc comme ça, je pense qu"il doit se dire: je peux mourir en paix.

Hattori Hanzo 04/03/2015 17:12

Merci pour ton avis Ambiorix, que je partage entièrement !

dasola 06/05/2011 17:46



Bonjour, un grand film et la chevauchée pour sauver la gamine sous les étoiles restent dans les mémoires (un blogueur me l'a écrit). J'ai trouvé les scènes du début avec cette jeune fille
détérminée coûte que coûte à attraper l'assassin de son père, remarquables. Bonne fin d'après-midi.



Hattori Hanzo 06/05/2011 18:23



Entièrement d'accord avec toi sur toute la ligne ;-) Et je m'en vais de ce pas découvrir ton blog !



A 31/03/2011 21:36



Très beau film effectivement ! J'ai particulièrement aimé la séquence après la morsure de serpent, où il fera tout pour sauver la jeune fille, très émouvant.



A 08/03/2011 19:56



Et moi j'adore tes critiques, tu es un poête, incontestablement ! Bisous !



Hattori Hanzo 08/03/2011 20:06



Merci A ;-)



Sékateur 07/03/2011 20:54



J'ai beaucoup aimé ce film, mais contrairement à toi, la fin me laisse perplexe...



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