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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 09:02

"Ma petite fille, tu es âcre, froide et superficielle comme du lait caillé. Je suis en colère contre toi. Ta fierté a tourné en une vanité aigre. Ton orgueil est devenu une coquetterie stupide. Aujourd'hui tu es une outre d'amertume. Je te crains, je te hais ma petite fille. Je voudrais que tu aies mon cancer et que tu souffres et avoir du temps pour te pardonner. Alors je meurs dans la colère. Je ne supporte pas que tu me survives, je voudrais que tu meures à ma place."

 

Ce mot griffoné par un père mourant à sa fille à la fin de Rois et reine constitue l'oméga du rapport filial se trouvant au centre de la thématique du film de Desplechin. Les 140 minutes qui auront précédé cet instant clé du long-métrage  nous auront éblouis par la richesse abyssale du scénario, la justesse des acteurs et, surtout, l'incroyable maîtrise visuelle du metteur en scène. Car Rois et reine est avant tout un vrai film de cinéma.

 

D'Arnaud Desplechin, je n'avais vu que La sentinelle lors d'une nuit du cinéma marathon à la sortie du film en 1992. L'heure tardive de projection, la fatigue, que sais-je, toujours est-il que je m'y suis ennuyé comme un bulot sur la banquise. Je cataloguais dès lors Arnaud Desplechin dans la catégorie des auteurs chiants. Et n'avais plus vu d'autres films du monsieur depuis. Jusqu'à hier. Jusqu'à Rois et reine.

 

Passionnant de bout en bout, ne souffrant aucune baisse de régime, développant une histoire dont la famille est le centre (rapports père/fille, frère/soeur, soeur/soeur, mère/fils), bourré à ras-bord de dialogues extrêmement brillants, Rois et reine s'inscrit sans conteste parmi les oeuvres les plus fortes du cinéma français.

 

 

 

 

Ces rois et cette reine, ce sont ces hommes et cette femme, héros mythologiques se débattant avec leur famille de la même manière que le faisaient les Dieux (créés par les hommes...), Desplechin usant cependant un peu trop lourdement de symboles mythologiques dans le film (seul et unique maigre reproche que l'on pourra lui faire). La complexité des liens familiaux, l'hypocrisie sous-jacente pouvant pourrir la filiation, le rejet ou l'acceptation de l'autre pour ce qu'il est, l'égoïsme fraternel, tous ces éléments sont brassés, mélangés, malaxés jusqu'à la moelle pour en faire suinter la sève dans chacun des plans du film.

 

 

Et des plans, parlons-en. Rois et reine est un modèle de mise en scène, une déclaration d'amour à la forme cinématographique, une succession de plans tous plus achevés les uns que les autres. Construisant des cadres d'une véritable beauté plastique, usant de mouvements de caméras extrêmement précis et créateurs de sens, parsemant son film de jump cuts jamais vains (nous ne vivons jamais dans le présent, mais aussi (surtout) dans le passé et l'avenir), triturant la texture de ses images (la séquence post-mortem), et soutenu par la sublime photographie de son chef opérateur Eric Gautier, Arnaud Desplechin s'impose à l'évidence comme un technicien d'exception, utilisant en outre un format 2:35 magnifiant les êtres qui parsèment son film.

 

 

 

 

 

Choisissant de ne pas ancrer son métrage dans le drame pur et dur, Desplechin saupoudre au contraire Rois et Reine de scènes cocasses, burlesques, d'une délicieuse et folle drôlerie (le personnage d'Ismaël, campé par l'incroyable Mathieu Amalric, justement récompensé par le César du meilleur acteur, ou le fou furieux Hippolyte Girardot dans le rôle de son avocat), donnant ainsi naissance à des scènes extrêmement drôles (l'introduction du personnage d'Ismaël, notamment), portant à l'occasion son film sur le terrain du surréalisme et du décalage total.

 

 

Quant à Emmanuelle Devos, pivot du film, centre atomique autour duquel gravite toute l'histoire, elle éblouit par sa performance et son implication émotionnelle. Son personnage de femme forte, brisée par la vie mais toujours debout, sans cesse sur la corde raide de l'orgueil et de la vanité, jamais acquise au spectateur mais pour autant jamais perdue, incarne le fil rouge, la ligne de fuite vers laquelle converge le scénario de Rois et reine, et imprègne la pellicule, par sa présence ou son absence, de la première à la dernière image.

 

 

A la fois analyse du rapport filial, développant un propos sur la normalité et l'anormalité (où se situe la ligne de démarcation ?), ôde à la vie et très beau portrait de femme, Rois et reine constitue un énorme moment de cinéma, suintant de tous ses pores de l'amour du septième art et placant Arnaud Desplechin parmi les (très) grands du cinéma français.

 

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Published by Hattori Hanzo - dans Les films
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commentaires

Sékateur 12/12/2010 17:39



Ah ouais, c'est sûr... le pire c'est que tu a mis la date ! Je suis nul... 



Hattori Hanzo 12/12/2010 19:57



Ce qui veut donc dire que tu peux te le procurer très facilement en dvd ;-)



Sékateur 12/12/2010 17:17



Ça donne envie une critique aussi vibrante. Manque de bol, quand je suis allé au ciné, récemment, il ne passait pas dans la salle. Sortie confidentielle ?



Hattori Hanzo 12/12/2010 17:27



Il date de 2004 ;-) Normal donc que tu ne l'aies pas trouvé au ciné...



Hervé 10/12/2010 12:45



Hum Hum, je disais donc... Merci Monsieur Santo. Tu me donnes envie de revoir ce film que j'avais découvert au cinéma à sa sortie mais je n'avais retenu que les "cocasseries" (comme tu dis) de
Matthieu Amalric... Tu as peut-être envie de revoir "La sentinelle" maintenant, non ? Et je conseille encore et toujours "Comment je me suis disputé" (qui m'a plus marqué que "Rois et Reines").
Son premier moyen-métrage, "La vie des morts" étaient aussi une belle entrée dans le PCF (Paysage Cinématographique Français). A bientôt Monsieur Santo !



Hattori Hanzo 10/12/2010 12:54



Merci pour ton intérêt ;-) J'ai surtout très envie de découvrir Un conte de Noël...



Hervé 10/12/2010 12:39



Merci



Hattori Hanzo 10/12/2010 12:43



De rien.


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